jeudi 10 août 2023

L’écrivain de Yasmina Khadra Une dame lui avait prédit qu’il deviendrait célèbre

C’était la décision de son père. Irrévocable ! Mohamed, son fils aîné, ferait une carrière militaire. En cette journée automnale de 1964, le petit garçon, âgé d’à peine 9 ans, quitte Oran à bord de la Peugeot familiale, pour rejoindre l’école d’El Mechouar (Tlemcen).


Mohamed Moulessehoul, futur Yasmina Khadra, est effondré. Émotionnellement, il n’en mène pas large. «Je pensais à ma mère, à mes frères et sœurs, à mon quartier, à l’épicerie du coin, à mon chien Rex (...) Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait.»

Affublé d’un matricule (le n°120), le petit cadet de la Révolution doit se soumettre à une discipline de fer. Il attend impatiemment les jours de permission. Les premières vacances sont mémorables. «La Peugeot de mon père fut prise d’assaut dès qu’elle s’arrêta à l’intérieur de notre maison. Ma mère dévala le perron telle une boule de neige, arracha la portière et m’engloutit dans ses bras tandis que tante Milouda lançait des youyous à travers le voisinage.»

Yasmina Khadra partage avec ses lecteurs une étrange aventure. Un jour, alors qu’il était dans un marché à Meknès, en compagnie de sa mère, une femme se mit à marcher sur ses pas en le dévisageant avec insistance. Puis elle s’arrêta en face de lui et lâcha en le regardant droit dans les yeux : «Ce garçon sera quelque chose d’exceptionnel.» Le futur écrivain a une relation tendue avec son père. Il lui reproche de courir le guilledou. L’officier est un incurable séducteur. Il contracte plusieurs mariages abandonnant femme et enfants. «Mon père se maria pour la troisième fois. Avec une émigrée presque adolescente. N’ayant pas été mis au courant, je fus abasourdi de la trouver à la maison pendant les vacances d’été.» Finalement, son père divorcera de sa mère pour la quatrième fois. Un tsunami s’abattit sur sa famille. Sa mère fut sommée de quitter, manu militari, la villa qu’elle occupait à Oran pour laisser place au nouveau couple : «la tête ceinte dans un foulard grotesque, les cheveux embroussaillés, ma mère se relevait péniblement de son divorce. C’est une femme brisée, méconnaissable qui nous accueillit. J’étais outré par sa détresse. Elle nous raconta comment, sans préavis, des soldats dépêchés par mon père lui tombèrent dessus un matin pour l’expulser de la villa Choupot.»

Mohamed Moulesshoul et ses six frères et sœurs débarquent dans un quartier glauque et un logement insalubre. «Nous étions sept enfants et leur mère au rebut. Nos amis d’autrefois, craignant d’offenser mon père, nous évitaient (...) Ma mère dut vendre ses derniers bijoux pour sauver les apparences.»

Le futur officier se réfugie dans la lecture. «Chaque titre m’offrait une lézarde à travers laquelle je me faufilais hors El Mechouar.» La bande dessinée fascine le jeune lecteur. Il dévore les albums de Tintin, Pieds-Nickelés, Pim Pam Poum, ouvrages interdits à l’Ecole des cadets mais qu’il parvient à lire en cachette.»

Après sa réussite à l’examen de sixième, direction Koléa. Le chef Okkacha, un dur à cuire, accueille les recrues et leur annonce la couleur dès le premier contact : «À partir d’aujourd’hui, vous êtes sous mon autorité. Autant vous avertir tout de suite : je suis complètement gazé, c’est-à-dire un bidasse de la pire espèce, borné et dégueulasse, allergique au sens de l’humour et à la bonne humeur. Je suis payé pour vous faire râler, et j’adore ça. Chacun sa petite gâterie. Je n’ai pas plus d’instruction qu’un charretier, raison pour laquelle je suis contraint de solliciter mon poing pour me faire comprendre, et les deux pour ne pas avoir à me répéter. En bref, je suis une brute.»

L’École des cadets de Koléa dispose d’une riche bibliothèque. C’était l’unique source d’évasion pour Yasmina Khadra et ses comparses. Il écrit des poèmes, fait du théâtre sous la houlette de Slimane Benaissa et anime un ciné-club. L’écrivain nous raconte aussi les visites du président Houari Boumediene à l’École des cadets. «Le raïs venait de temps à autre dans notre école. À l’improviste. Il débarquait sans fanfare, avec juste un garde du corps ou son aide de camp...» Dans cet ouvrage autobiographique, Yasmina Khadra évoque son amour de jeunesse avec sa cousine K : «Belle comme une éclaboussure cristalline ; qui m’aimait autant que je l’aimais (...) De trois ans mon aînée, elle ne pouvait concevoir l’avenir sans m’y accorder une place de choix (...) Pourtant, quelque chose lui disait qu’elle ne serait pas la femme de ma vie. Issue d’une famille pauvre, elle se voyait mal enrouler sa main gantée de blanc d’un bras d’officier.» Cousine K en épousa un autre. «J’appris la nouvelle à Koléa. Ce fut un jour sombre.» L’élève officier de l’Académie des cadets décroche son bac. Dans une main, il tient une plume, et dans l’autre un fusil. La suite, tout le monde la connaît. La dame rencontrée à Meknès ne lui avait-elle pas prédit qu’un destin exceptionnel l’attendait ? S.N.

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